POINT DE VUE

La politique numérique du Ministère de l’Education est-elle dévoyée ?

Ce qui revient à dire que l’Education Nationale ne navigue même plus à vue, mais à l’aveugle !

J’ai déjà commenté le consternant pavé Fourgous sur l’Ecole Numérique. Ce rapport a l’épaisseur et le style d’une étude sérieuse, pourtant il n’est qu’un subterfuge: les données reprises ne sont pas crédibles et le lobbying industriel est partout présent derrière la soi-disant analyse.

Or, dans le domaine du numérique, l’évaluation statistique est encore plus nécessaire qu’ailleurs. Parce que la France a peu d’expérience en ce domaine, parce que les intérêts économiques en jeu (et donc les pressions qui s’exercent) sont importants, parce que tout le monde (vous, moi et même Fourgous, mais peut-être quand même pas Chatel, il ne faut pas exagérer non plus) a un avis sur la question et qu’en l’absence de statistique valable, tous les avis sont aussi bon ou mauvais les uns que les autres.

Sans un bon outil pour trancher, il n’est donc pas de politique numérique qui tienne.

En matière d’Education Numérique, il faudrait absolument multiplier les micro-études, effectuées sur quelques centaines de classes ou d’élèves, de matière à pouvoir tester très rapidement les différents paramètres, selon la méthode aléatoire, mise au point par Esther Duflo.  La méthode aléatoire repose sur des évaluations faites sur des petits groupes dont les caractéristiques sont identiques au départ.

Un de ces petits groupes adopte un «processus nouveau» (par exemple un tableau interactif) et on compare ensuite, sur des critères précis, la performance de ces groupes (leurs connaissances, leur performance dans telle ou telle matière…).  Avec des moyens très faibles , la méthode aléatoire a donné, en Inde, plus de renseignement sur les usages du numérique que dans tous les pays développés !

Contrairement aux études actuelles menées par la DEPP (études de masse sur des millions de personnes, lourdes et longues à mettre en place et dont les résultats arrivent trop tard, « après la bataille »), ces micro-évaluations sont légères, menées sur quelques centaines de personnes et les résultats disponibles en quelques mois, de façon à influencer, année après année, la politique numérique.  Elles sont utiles car elles permettent de répondre à des questions bien concrètes telles que la formation nécessaire de l’enseignant, l’impact des différents outils numériques sur le potentiel des élèves, les méthodes de mise en place, etc…

Leur résultat doit être incontestable: les études ne peuvent être conduites par la direction qui a en charge la politique évaluée, elles sont menées de façon indépendante des constructeurs et elles respectent les critères de méthodologie scientifique nécessaires.  La méthode aléatoire permet d’obtenir des résultats rapides de façon peu coûteuse et à partir de là, d’infléchir les politiques.  En mesurant l’efficacité relative de différentes mesures, les expérimentations aident les décideurs à mieux dépenser l’argent public.

En refusant de recourir aux études pour diriger sa politique, en affaiblissant la Direction de l’Evaluation alors qu’il conviendrait au contraire de la renforcer – tout en redéfinissant ses objectifs, le Ministre s’enlève lui-même, quel que soit le discours affiché en la matière, tout moyen de réussir la transition vers le numérique. C

’est une énorme faute politique.  Et si vraiment les études sont biaisées ou censurées, il s’agit même d’un dévoiement politique, car le Ministre se doit, au contraire, d’être garant de ces études.

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