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Imaginaire du numérique : la machine-monde, faire disparaître l’interface…

imaginaire

Les recherches dans le domaine des interfaces homme-machine, à la croisée des sciences cognitives et de l’ingénierie informatique, fournissent un lieu privilégié d’observation des imaginaires techniques. Comme le soulignait l’écrivain de science-fiction Alain Damasio : ce qui se joue dans l’interaction homme-machine « c’est la façon dont l’homme réinvente par la machine son triple rapport à l’autre, à lui-même et au monde ».

C’est dire que, loin de rester circonscrite dans la sphère technologique, l’interaction homme-machine (IHM) ne peut faire l’économie d’une réflexion ontologique visant à qualifier la place et la situation de l’homme dans son rapport à un environnement matériel et cognitif, hypothétiquement envisagé comme « interfaçable ».

Des premiers écrits sur la « symbiose homme-machine » (Licklider, 1960) aux technologies « calmes » proposées par le défunt directeur de recherche du Xerox PARC (Palo Alto Research Center), Mark Weiser (1991), en passant par les travaux pionniers du Standford Research Institute (SRI) sur les interfaces graphiques (Bardini, 2001) : toutes ces recherches à l’origine de nombreux dispositifs techniques d’interface couramment usités, sont également productrices de discours, de récits imaginaires qui nourrissent aussi bien la science-fiction (cyberpunk ou « post » cyberpunk) (Ferro, 2011) que les appétits idéologiques des industriels.

C’est cette mise en récit de la technique que nous souhaiterions interroger dans le cadre de cette contribution en focalisant particulièrement notre attention sur les écrits produits au tournant des années 90 par les chercheurs du Xerox PARC.

Ces derniers, en renouvelant les approches qui présidaient au développement des interfaces homme-machine, ont aussi initié une nouvelle façon d’envisager l’informatique désormais inscrite dans une véritable téléologie évolutionniste : ce que j’ai par ailleurs appelé le « projet ubiquitaire » (Pucheu, 2013). Un projet, une « programmatique » qui trouve aujourd’hui d’innombrables traductions (informatique invisible, ambiante, pervasive ; internet des objets ; ubimedia ; web squarred etc.) affichant un objectif commun : celui de faire « disparaître l’interface ».

Une idée que résumait de façon radicale le directeur du consortium Things that thinks du MIT Neil Gershenfeld en affirmant que le succès de l’ingénierie informatique dépendra en dernier lieu de sa capacité à « faire du monde notre interface » (1999, p.4). Derrière cette volonté explicite de « naturaliser » la médiation instrumentale opérée par les interfaces digitales vouées à s’intégrer au plus près de nos corps et de nos consciences pour finalement « se dissoudre dans la trame de nos vies quotidiennes » (Weiser, 1991, p. 94), se dessine les contours d’une société de l’information en voie vers son ultime accomplissement.

Un monde tout entier « médiaté » par des dispositifs numériques qui nourrit des visions contradictoires : celles d’un « Léviathan numérique » au commande de nos destinées éveillant autant l’extase (O’Reilly, 2009) que l’effroi (Araya, 1995).

En mobilisant notamment les travaux de Paul Ricœur sur le récit et l’imaginaire (1985, 1997) ainsi que ceux de Gilbert Durand et Jean-Jacques Wunenburger (2002) sur ce que nous pourrions appeler l’imagination créatrice, nous voudrions montrer comment ces discours, oscillant entre utopie et idéologie, n’en restent pas moins décisifs pour comprendre la trajectoire empruntée ces dernières années par l’ingénierie informatique dans le développement des interfaces dites « naturelles », les technologies « perceptives » ou encore l’informatique contextuelle. A partir d’un vaste corpus de textes produits au sein du Xerox PARC, du SRI et du medialab du MIT (Massachussetts Institute of Technology), nous entreprendrons une analyse à mi-chemin entre la sociohistoire et la mythologie qui nous permettra d’esquisser les contours de cette mise en récit de la technique qui anime aujourd’hui largement le développement des interfaces homme-machine.

Quels imaginaires de l’homme et de son rapport au monde, quels mythes se dissimulent derrière ces discours ? Que restera-t-il à l’usager des TIC dans un monde hypothétiquement peuplé d’interfaces devenues invisibles à sa conscience ?

Autant de questions que nous voudrions ici interroger pour mettre en lumière des problématiques trop souvent opacifiées par l’enthousiasme naïf des thuriféraires de l’industrie informatique.

Agre, P. E., (2001), « Changing places : contexts of Awareness in Computing » dans Human-Computer Interaction. 16 2. pp.177-192.

Araya, A. (1995). « Questioning Ubiquitous computing »  dans CSC ’95 Proceedings of the 1995 ACM 23rd annual conference on Computer science, New York : ACM. pp. 230-237

Bardini, T. (2001), Bootstrapping: Douglas Engelbart, Coevolution, and the Origins of Personal Computing, Standford : Standford University Press.

Baudrillard, J. (1968). Le système des objets. Paris : Gallimard.

Crang, M., Graham, S. (2007) « Sentient cities. Ambient intelligence and the politics of urban space », Information, Communication & Society, 10:6, p. 789 – 817.

Dertouzous M. (2001). The Unfinished Revolution: Human-Centered Computers and What They Can Do For Us. New York : Harperbusiness.

Dourish, P., Bell, G. (2011). Divining a digital future, Mess and mythology in ubiquitous computing. Cambridge : MIT Press.

Faucheux, M. (2005). « Technologiques. Technique et langage » dans Communication et langages. N°143. pp. 61-70.

Ferro, D. Swedin, E. (2011). Science Fiction and Computing: Essays on Interlinked Domains. New-York: McFarland

Gershenfeld, N. (1999). When things start to think. Londres : Hodder and Stoughton.

Greenfield, A. (2007). Everyware, la révolution de l’ubimédia. Limoges : FYP éditions.

Leroi Gourhan, A. (1964). Le geste et la parole 1 : technique et langage. Paris : Albin Michel.

Licklider, J. C. R. (1960). « Man-computer Symbiosis » dans IRE Transactions on human factors in electronics, Volume HFE-1, p. 4-11

Norman D. A. (1999). The invisible computer. Cambridge : The MIT Press.

O’reilly, Tim., Battelle, J. (2009). Web Squared, Web 2.0 five years on. O’REILLY Media récupéré sur http://assets.en.oreilly.com/1/event/28/web2009_websquared-whitepaper.pdf

Pucheu, D. (2013 à paraître). Aux origines du messianisme technologique américain. Apogée : Rennes.

Pucheu, D. (2009). « Du travestissement du symbolisme religieux dans l’appréhension des imaginaires technologiques » dans Lakel, A., Massit-Follea F., Robert, P. (dir.). Imaginaire(s) des technologies d’information et de communication. Paris : Les éditions de la MSH.

Pucheu, D. (2013). « Le projet ubiquitaire : une nouvelle eschatologie informationnelle ? » dans ESHAES, Journal of communication Studies.

Ricœur, P. (1985). Temps et récit. Tome 3. Le temps raconté. Paris : Seuil.

Ricœur, P. (1997). L’idéologie et l’utopie. Paris : Seuil.

Sfez, L. (2002). Technique et idéologie. Un enjeu de Pouvoir. Paris : Le Seuil

Thomas Joël et al. (1998). Introduction aux méthodologies de l’imaginaire, Paris : Ellipses.

Weiser M. (1991). « The computer for the XXIe century », Scientific American. Vol. 265 3

Weiser, M. (1996). «The world is not a desktop » dans Interactions, Vol. 1 1

Weiser, M., BROWN J. S. (1996). « The coming age of calm technology » dans Powergrid Journal, Vol. 1.01

Wunenburger, J. J. (2002). La vie des images. Grenoble : PUG

Par David Pucheu : Actuellement Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Poitiers, directeur des études de la spécialité Ingénierie des Médias pour l’Education du Master Information-Communication, membre de l’équipe d’accueil TECHNE.

Mes recherches portent principalement sur 3 domaines :

– les imaginaires des TIC et plus particulièrement ceux qui entourent le développement de l’informatique en réseau aux États-Unis (de la première cybernétique aux mouvements transhumanistes contemporains) ;

– les imaginaires et les usages des TICE dans le milieu éducatif ;

– les mutations des industries de la culture et de la communication à l’heure de la numérisation des biens culturels.

Sélection de publications :

Pucheu, D. (2013 à paraître). Aux origines du messianisme technologique américain. Apogée : Rennes.

Pucheu, D. (2013). « Les nouveaux chemins de l’intermédiation » dans Matthews, J. Perticoz, L. L’industrie musicale à l’aube du XXIème siècle. Paris : L’Harmattan.

Pucheu, D. (2013). « Le projet ubiquitaire : une nouvelle eschatologie informationnelle ? » dans ESSACHES, Journal of communication Studies.

Pucheu, D. (2009). « Du travestissement du symbolisme religieux dans l’appréhension des imaginaires technologiques » dans Lakel, A., Massit-Follea F., Robert, P. (dir.). Imaginaire(s) des technologies d’information et de communication. Paris : Les éditions de la MSH.

Pucheu, D. (2006). Techno-imaginaire de la communication et religiosités aux Etats-Unis. Réflexions sur le développement technologique de la communication instrumentale au XIXème siècle (Thèse de doctorat). Université du Québec à Montréal.

 

Plus d’infos sur le programme du colloque scientifique LUDOVIA 2013 ici

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