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Esthésie d’une installation interactive : entre plaisir esthétique et plaisir ludique

L’expérience des œuvres est contenue dans un processus, une trilogie composée de la perception, l’action et l’émotion du visiteur, éléments qui interfèrent entre eux. C’est cette trilogie que nous nous proposons d’étudier, en nous appuyant sur des expérimentations menées auprès d’étudiants en Arts plastiques à L’université de Lorraine.

Francisco Varela nous aide à comprendre l’attitude énactive du visiteur d’une installation interactive. La perception du monde de l’œuvre est subjective, sensorielle et kinesthésique. Le visiteur qui entre dans ce type d’installation le fait avec ses habitus corporels et ses « techniques du corps » pour reprendre Marcel Mauss . William James, Marc Jeannerod et Alain Berthoz  mais aussi Merleau-Ponty  insistent sur l’importance des automatismes dans la motricité. Le visiteur de l’installation n’est donc pas conscient de son corps, il n’est pas non plus spécifiquement disposé à « faire attention » à l’œuvre. Pourtant, progressivement, le visiteur se « mondanise » en même temps que l’œuvre est corporéisée . Les premiers résultats d’expérimentations ont démontré l’importance du déplacement dans la mémorisation d’éléments de l’œuvre ainsi que celle des distorsions entre espace perçu,  espace vécu et espace conçu.

Le musée des Confluences a réalisé en 2002 une expérimentation sur l’œuvre de Thierry Fournier intitulée Ombre d’un doute. L’étude du comportement des visiteurs a conduit le musée à distinguer deux grands groupes de comportements, les actifs et les passifs. Le public actif peut à son tour être divisé en zappeurs, fureteurs ou studieux, l’œuvre interactive induisant parfois un comportement ludique. Comment est-ce que l’interactivité, de par sa dimension ludique, permet au visiteur de faire du monde de l’œuvre son propre monde, d’un point de vue sensoriel et émotionnel ?

En sélectionnant deux groupes de sujets, l’un exercé à l’art interactif, l’autre non, nous pensons pouvoir dégager l’apport et les limites du plaisir ludique dans l’éveil du plaisir esthétique.

Nous menons actuellement des expérimentations sur des étudiants en Arts plastiques de Licence 2 et Licence 3 à l’Université de Lorraine. Les étudiants de L3 doivent réaliser une installation interactive dans le cadre d’un cours intitulé « Pratique de l’installation ». Afin de distinguer le plaisir esthétique du plaisir ludique, je constituerai deux groupes de visiteurs (experts). Le premier groupe sera constitué par les étudiants de Licence 3 qui auront reçu un cours de 30 minutes sur les capteurs Midi et le logiciel Isadora et auront manipulé les interfaces. Le second groupe sera constitué d’étudiants de L2 qui n’auront pas bénéficié d’un apprentissage.

Chaque groupe (38 étudiants de L2 et 57 étudiants de L3) visitera une installation interactive. Une caméra cachée filmera leur visite pendant quatre heures et tous les étudiants devront répondre à un questionnaire. Ce dernier, en partie inspiré du Questionnaire genevois d’Appraisal de Scherer, permet de récolter des vues en plan et croquis de l’installation visitée, contient des questions sur les émotions ou sur l’interférence entre visiteurs. Il est également demandé aux étudiants d’expliquer le fonctionnement de l’œuvre et d’indiquer si quelqu’un les aidés à comprendre le fonctionnement du dispositif. Cette expérimentation sera répétée pendant 3 jours aux Rencontres des arts de Mers-sur-Indre en juillet 2012 auprès d’un public non-expert.

Les matériaux récoltés permettront de visualiser et comprendre la place du plaisir ludique dans l’éveil émotionnel et esthétique mais aussi le rôle du ludique dans la durabilité du souvenir de l’œuvre. C’est sur ces résultats que nous souhaiterions faire notre communication dans le cadre de Ludovia2012.

Note de positionnement scientifique 

Je suis rattachée à la section CNU 18 (Arts plastiques). Mon positionnement scientifique porte sur les installations contemporaines dites expérientielles (Alva Noë) qui tentent de piéger le visiteur d’un point de vue sensoriel mais jouent également de la motricité du visiteur. L’approche théorique de l’art contemporain ne peut plus se contenter d’analyser la forme signifiante de l’œuvre mais doit également tenir compte de l’esthésie et de la relation énactive (perception-action-émotion) entre le visiteur et l’œuvre. Nous pouvons spéculer sur le ressenti du visiteur grâce à la physiologie et à une approche interdisciplinaire de l’art mais il est important également d’observer tant la posture du visiteur dans ce type d’œuvre (déplacement, toucher, mouvements de la tête) que sa collaboration avec les autres visiteurs pour comprendre le processus artistique (interférence, collaboration ou « association » ) ou  enfin sa mémorisation de l’œuvre (via des croquis, plan de l’installation). L’expert, l’amateur ou le non-public ont-ils en définitive une compréhension si différente du dispositif contemporain?

Source : Françoise Lejeune

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