POINT DE VUE

«Je est un autre», une approche quelque peu humoristique du plagiat

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Cette plaidoirie sera basée sur le respect le plus scrupuleux des faits, doublé d’une non moins rigoureuse mauvaise foi. Elle sera suivie d’une seconde partie rassemblant quelques recommandations qui permettront au plagiaire de se soustraire, dans la mesure du possible, à la vindicte critique, universitaire ou populaire.

Me suis-je rendu coupable de plagiat en faisant mienne cette célèbre phrase ? Pour trivial qu’il soit, l’exemple illustre certaines des limites et des ambiguïtés de l’accusation :
Rimbaud, dans sa lettre à Georges Izambard du 13 mai 71, s’interrogeait sur l’identité et l’altérité du poète. J’emploie les mêmes termes mais je ne parle pas de poésie : le sens s’est modifié, résolument.
Plus loin, dans cette lettre, le jeune Rimbaud soumet à son professeur la première version de son poème « Le Cœur supplicié » avec son désormais célèbre 13ème vers : « Ô flots abracadabrantesques, ». Sublime néologisme ? Que non pas, puisqu’il l’a piqué à Théophile Gautier !

Dans son passionnant ouvrage « Du Plagiat », Hélène Maurel-Indart évoque la chaîne d’emprunts qui lia « La sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part » de Pascal à Mlle de Gournay, Rabelais, Jean de Gerson, Vincent de Beauvais et Empédocle 4. C’est ce même Pascal, le grand Pascal, qui inventa la machine à calculer vingt ans après l’Allemand Schickard et la brouette dix-huit siècles après les Chinois !

Avec une étourdissante érudition, Robert King Merton avait déjà, en 1965, poursuivi une semblable chaîne avec son « On the Shoulders of Giants ». Partant de l’aphorisme attribué à Newton, « Si j’ai vu plus loin, c’est que je me tenais sur des épaules de géants », Merton établit une liste de vingt-sept noms prestigieux qui précédèrent le savant anglais, pour arriver à Bernard de Chartres, en 1126. Dix-neuf autres personnalités, et non des moindres (Freud, Boukharine, Engels, Claude Bernard, Coleridge, …) firent également leur cette phrase, après Newton, sans qu’aucun songeât à citer son (ses) prédécesseur(s).

Car – et c’est là l’excuse générique de ce genre d’emprunt – on ne plagie pas un auteur célèbre, on le cite en hommage, sotto voce et cum grano salis, le lecteur saura et comprendra…
Élevons-nous cependant – avec véhémence – contre cette chasse aux sorcières qui voit du plagiat partout, contre ces nouveaux inquisiteurs qui, munis d’un « Malleus Plagiatorum », voudraient ériger leur étroite vision en dogme irréfutable. Déjà les premières victime tombent qui, pour être exemplaires, doivent avoir été grands et adulés avant la mise à mort. Prenons un de ces martyrs en exemple, ce qui nous permettra au passage d’établir une petite typologie du plagiat moderne:

La méthode du baron
« J’étais toujours prêt à combattre, mais j’ai atteint les limites de mes forces. ». C’est en ces termes que le baron Karl-Theodor zu Guttenberg annonce, le 1er mars 2011, son retrait de la vie politique. L’ex-mi- nistre allemand de la Défense vient de perdre son titre de docteur en Droit au terme d’une très média- tique dissection de sa thèse ; pas moins de 1218 plagiats émanant de 135 sources différentes, soient 371 des 393 pages du corpus de son travail ont été découverts par les internautes. Ces emprunts se classent en dix catégories :

1. plagiats complets, c’est-à-dire citations verbatim sans mention de source
2. Dissimulation,oupassagesémanantd’autresauteurs,maisreformulés
3. Traductions de textes étrangers, sans mention de la source
4. « Plagiats structurels », récupérant le plan et les articulations de travaux d’autrui sans les mentionner
5. « Note-alibi », ou note de bas de page pointant sur une seule phrase dans un long passage emprunté
6. «Sacrificedupion»,citant la source avec la mention «voiraussi»,alors que l’emprunt est présenté comme son propre travail
7. « Raccommodage », ou emprunt d’expressions ou de parties de phrases marquantes
8. «ShakeandPaste»,ou recomposition à partir de différents passages tirés de multiples sources
9.  « Citation copiée », mentionnant la source primaire dans un passage entièrement emprunté sans en donner la provenance
10. « auto-plagiat ».

À en croire ses détracteurs, le malheureux baron aurait donc réuni, dans un travail en l’occurrence exemplaire, pratiquement toutes les formes connues du plagiat. C’est tout de même un tour de force lit- téraire digne de l’OULIPO !
Les conséquences outre-rhénannes sont immenses : en ce pays où l’on ne plaisante pas avec la titula- ture, sept personnalités – et non des moindres – ont perdu leur doctorat depuis cette affaire, et près de 126 thèses sont en cours d’examen public.

Il convient maintenant, afin d’étayer la défense et les prétentions, de proposer au travers de quelques cas des pistes pour aborder la relativité de la notion de plagiat, le seuil du plagiat, les avantages que l’on peut en tirer et si celui-ci est inconditionnellement blâmable : Le plagiat est-il toujours répréhensible ? (….)

L’avenir du plagiat
De Térence à Guttenberg ou Poivre d’Arvor, les plagiaires ont suivi les coutumes de leur temps et sur- tout les progrès techniques. Si le principe reste le même, le modus operandi a quelque peu évolué depuis l’époque des manuscrits. L’invention de l’imprimerie avait déjà changé la donne, le développement d’internet a révolutionné l’accès à la production intellectuelle, qu’elle soit écrite, musicale ou visuelle.

Le « copié-collé » est utilisable par tous, étudiant de première année, doctorant, professeur, auteur ou ar- tiste. Mais la riposte est également là, livrant force outils commerciaux de dépistage, dont l’efficacité n’est souvent pas proportionnelle au prix demandé, tels CopyTracker, eTBLAST, Turnitin et autres Compi- latio.net. Quels que soient les domaines des arts et des sciences, le législateur, l’enseignant et l’informati- cien s’efforcent de contrer le plagiaire. Il est pourtant une discipline qui, à ma connaissance, a échappé à cette partie de gendarmes et voleurs : qu’en est-il, en effet, de la cuisine et de la gastronomie ? Quid d’un droit d’auteur des créations culinaires ?

Puissiez-vous avoir pour les pauvres plagiaires la même indulgence que vous octroyez à votre restaura- teur préféré lorsqu’il vous apporte une sole à la Dugléré, une côte de bœuf à la sauce Choron, une galantine à la Gouffé, ou encore une succulente pêche-Melba inventée par Escoffier.

Voici, pour terminer, quelques conseils pour réussir un bon plagiat

Règle 1
Ne jamais plagier un texte qui se trouve sur le net.

Règle 2
Si vous êtes dans l’impossibilité de respecter la règle 1, utilisez la méthode inaugurée par le Père Ubu dans son Almanach illustré du XXe Siècle : « […] j’ai traduit en polonais de vieux feuilletons français qui avaient charmé mon enfance ; cette première version les a modifiés du tout au tout, et puis j’ai attendu qu’on me les retraduisît en français. Ils y ont beaucoup gagné. »

Traduisez à l’aide du traducteur automatique de Google les pages que vous désirez vous approprier, tout d’abord en serbo-croate, puis en basque ; faites retraduire le résultat en français et utilisez celui-ci en interprétant le résultat comme vous pourrez (Attention ! cet exercice réclame souvent beaucoup d’imagination).

Exemple :
Texte de Julia Kristeva – « Semeiotike », chap. 4 « Le roman subversif », Seuil, 1969, p. 111
« Déterminant le statut du mot comme unité minimale du texte, Bakhtine saisit la structure au niveau le plus profond, au-delà de la phrase et des figures rhétoriques. La notion de statut ajoute à l’image du texte comme corpus d’atomes celle d’un texte fait de relations, dans lequel les mots fonctionnent comme quanta. »

1. Traduction automatique français – allemand – italien – français
« Bakhtine identifie le mot comme la plus petite unité du texte saisi, la structure, au niveau le plus profond, au-delà des mots et des phrases. Le terme correspond à l’image des atomes du corps comme un lien-texte, dans lequel les mots fonctionnent comme un quantum. »

2. Traduction automatique français – italien – polonais – japonais -français
« Plus que par un mot ou une phrase dans le niveau le plus profond, de la plus petite unité de texte capturé, Bakhtine identifie les mots et les structures. Les fonctions terme-quantique comme le lien texte-mot, correspondent à l’image du corps, tels des atomes. »

De cet exercice, il apparaît indubitable que la clarté de la pensée kristevienne n’est en rien alté- rée par la traduction ! (…)

Retrouvez toutes les règles du petit manuel du Plagiat ici.

Source : Francis Segond, Directeur de la communication, Groupe Inter-académique pour le Développement (G.I.D.), Académie des sciences

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