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Une tablette n’a jamais révolutionné l’enseignement… pas plus qu’un TBI

Ce sont parfois les mêmes qui à chaque nouveauté technique sont venus nous vendre la dernière coqueluche des commerciaux dont ils relaient allégrement le discours et qu’ils enrobent d’un pseudo discours pédagogique qui semble disqualifier tous les précédents, car on n’a jamais vu ça.

Entre colère, dérision, ignorance, opposition, il faut réagir contre cette « nouvelle vague » qui n’est à nouveau que la répétition des précédentes (et ce n’est pas la septième, celle dont on dit qu’elle est mortelle, dangereuse, qu’elle emporte tout son passage, presque scélérate !!!).

A chaque fois qu’un objet technique numérique apparaît on assiste au même discours, relayé par des médias portés par l’air du temps qu’il ne faut pas manquer, accompagné par des financeurs qui y voient un supplément de vitrine de modernité. Et une nouvelle fois, les zélateurs de ces outils, dont un bon nombre ne connaissent pas grand chose ni à la pédagogie ni à ces technologies et encore moins à leur histoire et leur épistémologie, vont venir sous les feux de la rampe.

Il est nécessaire de dénoncer ce processus et ces procédés. Pourquoi ? Parce qu’ils amènent à faire rêver sur du vent, à faire des investissements inconséquents et souvent sans suite, à faire croire à l’effet levier sur l’enseignement etc….

Ce processus, c’est cette récurrence de pratiques qui amène à observer une nouvelle fois l’amnésie : il y a nouvel outil donc il y aurait nouveauté pédagogique !!!! Ces procédés sont des procédés commerciaux à court terme.ils servent aussi bien les commerçants qui tirent des royalties et les zélateurs eux-mêmes qui, tentant de ringardiser leurs prédécesseurs, se mettent sur le devant de la scène, convaincants et manipulant ceux qui les écoutent et à qui ils oublient de dire réellement où on en est et dans quelles dynamique on se situe.

D’ailleurs ces publics, souvent décideurs, sont prompts à entendre ces discours qui les flattent et leur évitent d’aller au fond des choses en sauvant les apparences. Les procédés employés sont déloyaux, voire davantage car ils jouent sur l’ignorance qu’il faut entretenir dans un public crédule. Un chef d’établissement se posait la question de savoir comment il pouvait éviter ce piège. Il semble simple de lui répondre qu’il suffit de réfléchir à l’histoire de l’enseignement, de l’apprentissage pour s’en rendre compte. Mais il ajoute, comment dégager des lignes fortes et durables alors que les produits changent tout le temps ?

La réponse est relativement simple : en relisant l’histoire des technologies et en analysant la manière dont elles fonctionnent en interne (le binaire a la peau dure) et la manière dont elles s’insèrent dans le paysage social (accélération, temps, information, communication, distance).

Mais ce travail intellectuel est coûteux et prend plus de temps que de lire un article ou d’écouter un reportage de journal télévisé qui se termine par « décidément, le progrès, pour le bonheur des hommes n’a pas fini de nous surprendre ! ». Ce genre de phrase associé progrès à bonheur, et nouveauté à une image a priori positive… sans discussion aucune, car à peine le reportage fini on passe à un autre sujet sans aucun rapport…

Le problème posé ici n’est pas nouveau. Depuis plus de trente années de développement de l’informatique dans la société il s’est répété à peu près tous les cinq ans. Le monde scolaire a souvent été au premier rang des amateurs de ce genre d’illusion. En fait pas le monde scolaire, mais les promoteurs des innovations de tous poils qui sont prompts à utiliser tout ce qui peut les valoriser personnellement. Car souvent dans ces cas, la technologie sert de paravent, d’écran aux problèmes de fond posé par les jeunes dans les établissements scolaires.

Faut-il pour autant jeter les tablettes aux orties ? Pas forcément. Mais il faut lutter contre ces opportunistes de la nouveauté technique, ces promoteurs de leur ego technologique qui, parce qu’ils ont travaillé avec la technologie avant les autres (ils l’ont découverte à peine quelques mois avant, mais cela suffit), se prévalent du droit à la vérité. Souvent, sans s’en rendre compte, ils laissent derrière eux des champs de ruine qu’ils ne géreront pas car, soit ils sont déjà sur une autre nouveauté, soit ils sont rentrés dans le rang des pratiques ordinaires, ou encore parce qu’ils ont réussis à obtenir le changement professionnel qu’ils espéraient voir advenir de leur enthousiasme… et en plus ça marche, plus souvent qu’on ne le pense….

Mais alors comment situer les tablettes dans cette évolution ? En premier lieu elles s’inscrivent dans la continuité de l’évolution ergonomique de l’informatique. Passant d’un poste fixe lourd et encombrant à un objet proche du « livre » ou du « cahier ». D’ailleurs cette métaphore mériterait d’être vraiment travaillée par les concepteurs et les développeurs de ces machines. En second lieu elles s’inscrivent dans la recherche d’une meilleure accessibilité/acceptabilité qui est un effort incessant depuis plus de trente années.

En troisième lieu, elles offrent un potentiel renouvelé de lecture écriture qui est aussi une évolution continue multi millénaire de la société humaine. En quatrième lieu, par leurs capacités communicantes, elles s’inscrivent dans un mouvement de rapprochement des humains, par tous les moyens, qui est une préoccupation de dimension anthropologique autour de la maîtrise du temps et de l’absence à la base de deux angoisses fondamentales de l’humanité.

En cinquième lieu, les tablettes offrent, comme les smartphones, un instrument de proximité qui renouvelle le lien entre l’humain et la machine en donnant une dimension de plus en plus significative de disponibilité immédiate. Comme le silex dans la main, façonné par l’humain pour prolonger son point, la tablette et/ou le smartphone pourraient devenir le « silex du cerveau », mais comme pour le silex, à condition que l’humain en définisse le projet. Or ce projet il est en partie aussi lié à l’instrumentation cognitive qui n’a eu de cesse de se développer et dont les derniers développements techniques sont les plus spectaculaires.

En d’autres termes les tablettes et autres écrans à utilisation immédiate enrichissent de manière significative le contexte. Mais c’est aussi bien le contexte personnel que le social ou encore le scolaire qui se trouve envahi. Sorte d’intrus qui refuse de s’intégrer, il contraint à une réflexion nouvelle dans le monde éducatif. Il ne renouvelle pas la pédagogie, mais il interroge le potentiel éducatif et pédagogique accessible désormais à chacun. Et si chacun en prend conscience il est possible alors de réfléchir les nouveaux chemins vers la connaissance possible… à condition de les « autoriser ». Or il est probable que l’académisme scolaire de nos sociétés occidentales en soit encore loin. Surtout si les zélateurs technologiques continuent de sévir tous azimuts…

A suivre et à débattre…

Point de vue de Bruno Devauchelle exprimé sur http://www.brunodevauchelle.com/

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